La peste, Albert Camus

La peste, Albert Camus

Résumé de l’éditeur / 4ème de couverture

«– Naturellement, vous savez ce que c’est, Rieux?
– J’attends le résultat des analyses.
– Moi, je le sais. Et je n’ai pas besoin d’analyses. J’ai fait une partie de ma carrière en Chine, et j’ai vu quelques cas à Paris, il y a une vingtaine d’années. Seulement, on n’a pas osé leur donner un nom, sur le moment… Et puis, comme disait un confrère : « C’est impossible, tout le monde sait qu’elle a disparu de l’Occident. » Oui, tout le monde le savait, sauf les morts. Allons, Rieux, vous savez aussi bien que moi ce que c’est…
– Oui, Castel, dit-il, c’est à peine croyable. Mais il semble bien que ce soit la peste.»

Mon avis

La peste raconte dans un style parfaitement maîtrisé, l’histoire d’une ville gangrénée progressivement par une maladie foudroyante.
Des prémices inquiétants, à la fermeture de la ville, en passant par le déni et le désespoir, on vit à travers l’expérience du médecin de cette ville, « Rieux », l’arrivée et l’installation de la peste.

Avec une pertinence déstabilisante, Camus décrit les dynamiques qui s’installent, les individualités qui semblent se fondre en une masse uniforme, les mouvements de peur, d’incrédulité, d’espoir, qui envahissent sans distinction la ville entière. Face à ce phénomène, d’autres nagent à contre courant.

Dans notre position de lecteur, on est partagé entre une fascination, un intérêt passionné – que ressentirait un scientifique observant une expérience sociale inédite – et un sentiment de malaise. Car les réactions de ces habitants, tantôt ridicules, touchantes, naturelles ou incompréhensibles, dessinent une réalité qui a été la notre. Certains événements qui auraient semblé peu crédibles à il y a quelques années, résonnent aujourd’hui avec une justesse folle.
L’auteur impressionne, par la finesse de son analyse des comportantes humains et une écriture ciselée, qui ne me déçoit jamais.

La peste est à la hauteur de sa réputation de livre incontournable, voire la dépasse. A lire, encore et encore, pour ce qu’il dit de notre société, notre condition d’homme et notre faillibilité.

Extraits

« Une manière commode de faire la connaissance d’une ville est de chercher comment on y travaille,
comment on y aime et comment on y meurt. Dans notre petite ville, est-ce l’effet du climat, tout cela
se fait ensemble, du même air frénétique et absent. C’est-à-dire qu’on s’y ennuie et qu’on s’y applique à
prendre des habitudes. »

« C’est ainsi qu’après avoir relaté que la découverte d’un rat mort avait poussé le caissier de l’hôtel à
commettre une erreur dans sa note, Tarrou avait ajouté, d’une écriture moins nette que d’habitude :
« Question : comment faire pour ne pas perdre son temps ? Réponse : l’éprouver dans toute sa longueur.
Moyens : passer des journées dans l’antichambre d’un dentiste, sur une chaise inconfortable; vivre à son balcon le dimanche après-midi; écouter des conférences dans une langue qu’on ne comprend pas, choisir les itinéraires de chemin de fer les plus longs et les moins commodes et voyager debout naturellement; faire la queue aux guichets des spectacles et ne pas prendre sa place, etc. »

« Quand une guerre éclate, les gens disent : « Ça ne durera pas, c’est trop bête. » Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours,
on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme
tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais
rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. »

« Les communications téléphoniques interurbaines, autorisées au début, provoquèrent de tels encombrements aux cabines publiques et sur les lignes, qu’elles furent totalement suspendues pendant quelques jours, puis sévèrement limitées à ce qu’on appelait les cas urgents, comme la mort, la naissance et le mariage. Les télégrammes restèrent alors notre seule ressource. Des êtres que liaient l’intelligence, le cœur et la chair, en furent réduits à chercher les signes de cette communion ancienne dans les majuscules d’une dépêche de dix mots. Et comme, en fait, les formules qu’on peut utiliser dans un télégramme sont vite épuisées, de longues vies communes ou des passions douloureuses se résumèrent rapidement dans un échange périodique de formules toutes faites comme : « Vais bien. Pense à toi. Tendresse.»

« Ils éprouvaient ainsi la souffrance profonde de tous les prisonniers et de tous les exilés, qui est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien. Ce passé même auquel ils réfléchissaient sans cesse n’avait que
le goût du regret. Ils auraient voulu, en effet, pouvoir lui ajouter tout ce qu’ils déploraient de n’avoir
pas fait quand ils pouvaient encore le faire avec celui ou celle qu’ils attendaient – de même qu’à toutes
les circonstances, même relativement heureuses, de leur vie de prisonniers, ils mêlaient l’absent, et ce
qu’ils étaient alors ne pouvait les satisfaire. »

« Au bout de ces semaines harassantes, après tous ces crépuscules où la ville se déversait dans les mus
pour y tourner en rond, Rieux comprenait qu’il n’avait plus à se défendre contre la pitié. On se
fatigue de la pitié quand la pitié est inutile. Et dans la sensation de ce cœur fermé lentement sur lui-même, le docteur trouvait le seul soulagement de ces journées écrasantes. »

« Oui, s’il est vrai que les hommes tiennent à se proposer des exemples et des modèles qu’ils appellent
héros, et s’il faut absolument qu’il y en ait un dans cette histoire, le narrateur propose justement ce héros insignifiant et effacé qui n’avait pour lui qu’un peu de bonté au cœur et un idéal apparemment ridicule. Cela donnera à la vérité ce qui lui revient, à l’addition de deux et deux son total de quatre, et à l’héroïsme la place secondaire qui doit être la sienne, juste après, et jamais avant, l’exigence généreuse du bonheur. Cela donnera aussi à cette chronique son caractère, qui doit être celui d’une relation faite avec de bons sentiments, c’est-à-dire des sentiments qui ne sont ni ostensiblement mauvais ni exaltants à la vilaine façon d’un spectacle. »

« Ainsi, à longueur de semaine, les prisonniers de la peste se débattirent comme ils le purent. Et quelques-uns d’entre eux, comme Rambert, arrivaient même à imaginer, on le voit, qu’ils agissaient encore en hommes libres, qu’ils pouvaient encore choisir. Mais, en fait, on pouvait dire à ce moment, au milieu du mois d’août, que la peste avait tout recouvert. Il n’y avait plus alors de destins individuels, mais une histoire collective qui était la peste et des sentiments partagés par tous. Le plus grand était
la séparation et l’exil, avec ce que cela comportait de peur et de révolte. Voilà pourquoi le narrateur
croit qu’il convient, à ce sommet de la chaleur et de la maladie, de décrire la situation générale et,
à titre d’exemple, les violences de nos concitoyens vivants, les enterrements des défunts et la souffrance des amants séparés. »

« Au grand élan farouche des premières semaines avait succédé un abattement qu’on aurait eu tort de prendre pour de la résignation, mais qui n’en était pas moins une sorte de consentement provisoire. »

« Alors que la peste, par l’impartialité efficace qu’elle apportait dans son ministère, aurait dû renforcer
l’égalité chez nos concitoyens, par le jeu normal des égoïsmes, au contraire, elle rendait plus aigu dans le
cœur des hommes le sentiment de l’injustice. Il restait, bien entendu, l’égalité irréprochable de la mort, mais de celle-là, personne ne voulait. »

« Serrés les uns contre les autres, tous rentrèrent alors chez eux, aveugles au reste du monde, triomphant en apparence de la peste, oublieux de toute misère et de ceux qui, venus aussi par le même train, n’avaient trouvé personne et se disposaient à recevoir chez eux la confirmation des craintes qu’un
long silence avait déjà fait naître dans leur cœur. »

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