Anna Karénine, Léon Tolstoï

Anna Karénine, Léon Tolstoï

Résumé de l’éditeur 

Anna n’est pas qu’une femme, qu’un splendide spécimen du sexe féminin, c’est une femme dotée d’un sens moral entier, tout d’un bloc, prédominant : tout ce qui fait partie de sa personne est important, a une intensité dramatique, et cela s’applique aussi bien à son amour.
Elle n’est pas, comme Emma Bovary, une rêveuse de province, une femme désenchantée qui court en rasant des murs croulants vers les lits d’amants interchangeables. Anna donne à Vronski toute sa vie.
Elle part vivre avec lui d’abord en Italie, puis dans les terres de la Russie centrale, bien que cette liaison « notoire » la stigmatise, aux yeux du monde immoral dans lequel elle évolue, comme une femme immorale. Anna scandalise la société hypocrite moins par sa liaison amoureuse que par son mépris affiché des conventions sociales.
Avec Anna Karénine, Tolstoï atteint le comble de la perfection créative.
Vladimir Nabokov.

Mon avis 

« Anna Karénine » est un monument, un portrait grandiose de la Russie aristocratique, une multitude de personnages complexes et fins, les réflexions et les sentiments humains décrits avec intelligence et profondeur.

Toutes les conversations entre les différents personnages sont fines et intelligentes. Par leur physionomie, le jeu de regard, leur ton, les personnages en disent beaucoup plus que par leurs paroles, et leurs interlocuteurs ont souvent l’intelligence sociale et la finesse nécessaire pour comprendre tout les sous-entendus et les subtilités de l’échange. Si au début du roman la quantité de personnages peut être déstabilisante, elle se révèle être par la suite une véritable force. Les personnages ont de l’épaisseur, ils incarnent chacun une certaine idée de la vie, avec leurs propres subtilités, évoluant dans cette société russe complexe et passionnante. Chaque portrait est détaillé, subtil, et étend le roman, ce n’est plus l’histoire de quelques personnages mais celle de toute une classe sociale.

Il serait beaucoup trop long de parler de tous les personnages importants, je vais donc seulement présenter mon préféré, celui qui m’a marquée, et qui est pour moi le véritable personnage principal. On est très souvent plongé dans les réflexions de Lévine. Lévine est un homme intelligent, sensible, honnête, droit, mais mal à l’aise en société, préférant la solitude et en contradiction avec les règles que lui imposent ses relations avec les autres. Il se pose sans cesse des questions, sur sa vie, sur la vie en général. Il remet toutes ses actions en question, cela ne lui suffit pas de faire quelque chose car cette action est admise comme juste, il interroge sa légitimité, ce qui la rend juste. Il ne se repose pas sur ce qu’il sait déjà, il veut aller plus loin, pousser ses réflexions pour atteindre la solution. Il lit beaucoup, pour apprendre, pour comprendre. Il va chercher un peu partout, chez les philosophes, les écrivains, les scientifiques, des pistes pour ses réflexions. A travers ce personnage, Tolstoï nous présente selon moi, un modèle à suivre.

Dans « Anna Karénine », tout le génie de l’auteur est au service d’une intrigue principale complexe, qui s’étend sur ces mille pages et se déroule en plusieurs années. Tolstoï atteind une certaine perfection, autant dans l’écriture que dans la création de ses personnages. Fresque puissante, riche, éloquente, qui emporte le lecteur, l’attrape. Chaque événement est un véritable travail, dévoile en subtilité différentes facettes des personnages, les méandres complexes de leurs relations, la dynamique de cette société aristocratique dans toute sa complexité et ses contradictions.

Il est impossible d’écrire une chronique digne de ce roman. Ces mille pages m’ont emportée, passionnée. J’ai lu chaque page avec un plaisir incroyable et certains personnages, certains passages resteront en moi pendant un long moment.

 

« Bien qu’il ne s’intéressât ni à l’art, ni à la politique à proprement dite, il avait une opinion arrêtée sur tous ces sujets : celle de la majorité et de son journal, et il n’en changeait qu’avec la majorité ; pour mieux dire il n’en changeait point, mais c’était les opinions elles-mêmes qui se modifiaient insensiblement en lui. Stépan Arkadiévitch ne choisissait ni la direction ni les opinons, elles venaient à lui d’elle-mêmes, de même qu’il ne choisissait pas la forme d’un chapeau ou d ‘un vêtement  mais se conformait à la mode. Avoir des opinions, pour cette homme qui vivait sans un certain milieu, avec le besoin d’une certaine activité de pensée dont le développement s’effectue généralement à l’âge mûr, c’était aussi nécessaire que d’avoir un chapeau. […] »

 » Elle comprenait qu’ils s’isolaient, que rien n’existait plus pour eux dans cette salle comble ; et sur le visage de Vronski, toujours si calme et si assuré, elle aperçut de nouveau cette expression de soumission qui l’avait frappée, expression rappelant celle d’un chien intelligent qui se sent coupable. Lorsque Anna souriait, le jeune homme répondait par un sourire ; devenait-elle pensive, il reprenait son sérieux. Une force, en quelque sorte surhumaine, attirait les yeux de Kitty sur le visage d’Anna. Elle était ravissant dans sa robe noire, si simple ; tout en elle, ses bras ronds ornés de bracelets, son cou ferme entouré d’un rang de perles, ses cheveux bouclés légèrement dérangés, les mouvement gracieux et souples de ses pieds et de ses mains, son beau visage animé, tout en elle était charmant ; mais il y avait quelque chose de terrible et de cruel dans ce charme. »

« Quand il se retrouva autour de ces objets familiers, il douta un moment de la possibilité de mettre en œuvre cette nouvelle vie qu’il avait rêvée en route. Toutes ces traces du passé semblaient le saisir et lui dire : « Non, tu ne nous quitteras pas, tu ne seras pas un autre, tu resteras ce que tu es, avec tes doutes, ton éternel mécontentement de toi-même, avec tes vaines tentatives de perfectionnement, avec tes chutes et l’attente perpétuelle d’un bonheur auquel tu n’es pas destiné et qui constitue pour toi l’impossible ». » 

« Pour la première fois, il se représentait vivement la vie personnelle d’Anna, ses pensées, ses désirs ; et l’idée qu’elle pût avoir sa vie particulière lui sembla si terrible, qu’il se hâta de la chasser. C’était cet abîme qu’il avait peur de regarder. Imaginer les pensées et les sentiments d’un autre être était pour lui chose impossible, moralement nuisible et dangereuse. » 

« Eût-on demandé à Constantin Lévine si il aimait le peuple, il eût été absolument incapable de répondre d’une façon catégorique. Il aimait les paysans sans les aimer positivement ; comme en général, tous les hommes. Naturellement doué d’un bon coeur, il ressentait plutôt de la tendresse que de la haine envers le genre humain, y compris les paysans. Mais se prononcer pour ou contre eux, ou plus généralement éprouver un sentiment bien défini envers quoi que ce fût, il ne pouvait pas, non seulement parce qu’il vivait avec ces gens, auxquels étaient liés tous ses intérêts, mais encore parce que lui-même se regardait comme faisant partie du peuple ; et il ne voyait en celui-ci, pas plus qu’en lui-même, aucune qualité ni aucun défaut bien spécial ; en sorte qu’il ne pouvait pendre parti ni pour ni contre. […] il eût été aussi embarrassé de dire s’il connaissait le peuple que de dire s’il l’aimait. Pour lui, connaître le peuple c’était connaître les hommes. »

« Mais plus Constantin avançait en âge, plus il connaissait son frère, et plus il pensait au fond que cette capacité d’agir pour le bien commun, dont il se sentait lui-même totalement dépourvu, n’était peut-être pas une qualité mais un défaut ; défauts non pas de désirs et de sentiments bons, honnêtes et élevés, mais cette force vitale qu’on appelle le coeur, de cette aspiration qui pousse un homme à choisir une voie de préférence à toute autre parmi la multitude de celles qu’offre la vie et à ne pas s’écarter de cette voie. Plus Lévine étudiait son frère, plus il remarquait que Serge Ivanovitch, ainsi que la plupart des champions du bien général, était entrainé vers ce but non par le coeur mais par la raison qui lui dictait cette conduite, et que c’était uniquement là la cause de l’intérêt qu’il portait, au bien en soi. »

 » – Comment ? Mais je n’ai pas cessé de penser à la mort ! dit Lévine. C’est vrai qu’il est temps de mourir et que tout n’est que vanité. Je te dirai franchement, je tiens beaucoup à mes idées et à mon travail, mais quand je pense que tout notre monde n’est qu’une petite protubérance sur une infime planète, quand je réfléchis à ce que peuvent être nos idées, nos oeuvres … Autant de grains de poussière … 

– Mais mon cher, tout cela est vieux comme le monde ! 

– Soit ! Mais vois-tu, une fois qu’on a compris tout cela clairement, quand on s’est rendu compte qu’il faut mourir soit aujourd’hui, soit demain, et que fatalement il ne restera rien, tout cela devient bien misérable ! Les choses que je considère comme importantes sont, en réalité, aussi insignifiantes que le fait de retourner cette peau d’ours. Pourtant on passe sa vie à se distraire en chassant ou en travaillant, dans le seul dessein de ne pas penser à la mort. »

 

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2 réflexions sur “Anna Karénine, Léon Tolstoï

  1. Tu ne peux que nous donner envie d’ouvrir ce roman avec une telle chronique ! J’aimerais beaucoup m’y mettre, je pense attendre d’avoir un peu plus de temps pour venir à bout des mille pages. Bises Eléonore, et bon week-end.

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