Les armoires vides, Annie Ernaux

Les armoires vides, Annie Ernaux

 

Résumé de l’éditeur 

«Ça suffit d’être une vicieuse, une cachottière, une fille poisseuse et lourde vis-à-vis des copines de classe, légères, libres, pures de leur existence… Fallait encore que je me mette à mépriser mes parents. Tous les péchés, tous les vices. Personne ne pense mal de son père ou de sa mère. Il n’y a que moi.»

Mon avis

« Les armoires vides » est un roman quasi autobiographique où Annie Ernaux raconte l’enfance de Denise Lesur, très largement inspiré de sa propre histoire.

Au début du roman, on est directement projeté dans une scène douloureuse et violente, Denise se fait avorter. Suite à cet événement, elle va raconter son enfance. Denise grandit dans une famille très modeste, ses parents s’occupent d’une petite épicerie de quartier, ils gagnent juste assez d’argent pour survivre, n’ont pas fait d’étude supérieures. Très vite Denise va s’avérer être une élève brillante, ses capacités vont lui permettre d’accéder à une école dans laquelle les élèves appartiennent à une classe sociale bien supérieure à la sienne. Elle va s’instruire, découvrir la littérature, et peu à peu, l’endroit où elle avait grandi, les gens qu’elle côtoyaient, vont lui paraître pathétiques, inférieurs, sales. À partir de cet instant, Denise va sans cesse se retrouver écartelée entre ces deux milieux opposés, d’un côté des parents et son village et de l’autre ses études, ses nouveaux amis. Ce décalage va ensuite devenir un véritable gouffre qui sera une source constante de mal-être pour Denise.

La langue de l’auteur est pareille à son histoire, brutale, dure, vulgaire. Quand elle raconte son quotidien à l’épicerie, ses parents, les habitués, elle n’a aucune pitié, elle décrit tout dans les moindres détails, la pauvreté, l’ignorance, la crasse. Pendant tout le roman Denise revient souvent sur ce point, cette sensation de saleté, elle se sent poisseuse, comme si la condition de ses parents était quelque chose de sale qui lui collait à la peau et dont elle ne pourra jamais de débarrasser.

Denise décrit beaucoup ses parents, et on voit à quel point le regard qu’elle porte sur eux change quand elle grandit. Le portrait qu’elle en fait est brutal et choquant, met le lecteur mal à l’aise. Elle n’hésite pas à dire qu’ils la dégoûtent, qu’ils lui font pitié, elle les méprisent.

Annie Ernaux réussit parfaitement à nous faire ressentir ce sentiment de malaise, cette ambiance poisseuse et étouffante. En conséquent la lecture de « Les armoires vides » n’est pas plaisante et divertissante. L’histoire qui nous est racontée est lourde et le mal-être du personnage, impressionnant par son réalisme et sa brutalité, nous pèse pendant toute la lecture.

« Tout reconstituer, empiler, emboîter, une chaîne de montage, les trucs les uns dans les autres. Expliquer pourquoi je me cloître dans une piaule de la Cité avec la peur de crever, de ce qui va arriver. Voir clair, raconter tout entre deux contractions. Voir où commence le cafouillage. Ce n’est pas vrai, je ne suis pas née avec la haine, je ne les ai pas toujours détestés, mes parents, les clients, la boutique … Les autres, les cultivés, les profs, mes convenables, je les déteste aussi maintenant. J’en ai plein le ventre. À vomir sur eux , sur tout le monde, la culture, tout ce que j’ai appris. Baisée de tous les côtés … » 

« Ils étaient supérieurs à leur clientèle, mes parents. « Ils ont besoin de nous, qui c’est qui leur fera crédit à ces manants ? ». Mais ils étaient malgré tout des petits débitants, des cafetiers de quartier, des gagne-petit, des minables. Je ne veux pas le voir, je ne veux pas le penser. Ça suffit d’être une vicieuse, une cachottière, une fille poisseuse et lourde vis-à-vis des copines de classe, légères, libres, pures de leur existence… Fallait encore que je me mette à mépriser mes parents. Tous les péchés, tous les vices. Personne ne pense mal de son père ou de sa mère. Il n’y a que moi. » 

« Ils m’enlèvent tout. Il me reste pourtant le souvenir des heures de classe, aux mains serrées, victoire des notes et des félicitations, tout un monde où ils ne sont jamais entrés, qu’ils n’imaginent pas, la culture que je m’approprie par effraction. » 

« Tout sera à refaire. Je n’arriverai jamais à entasser assez de diplômes pour cacher la merde au chat, ma famille, les rires idiots des poivrots, la connasse que j’ai été, bourrée de geste et de paroles vulgaires. Je n’arriverai jamais à écraser à coup de culture, d’examens, la fille Lesur d’il y a cinq ans, d’il y a six mois. Je me cracherai toujours dessus ! » 

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4 réflexions sur “Les armoires vides, Annie Ernaux

  1. Je n’ai encore pas eu l’occasion de lire Annie Ernaux, malgré les chaudes recommandations de plusieurs professeurs lorsque j’étais encore à la fac. Comme l’autobiographie n’est pas mon genre de prédilection je ne m’y étais pas plus intéressée que ça. Mais ta critique me donne envie d’au moins découvrir son écriture, d’explorer ce réalisme cru. Les extraits que tu proposes m’ont interpellée. J’attendrai peut-être la fin de l’été pour me lancer dans cette lecture qui risque de manquer de soleil.
    Merci pour ton article et bonnes lectures

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    1. Oui je ne suis pas non plus adepte dès autobiographies, mais les livres d’Annie Ernaux sont plus à caractère autobiographique que des autobiographie à proprement parler. Elle prend ce qu’elle a vécu, ce qu’elle est, comme matériau pour ses romans et c’est assez impressionnant, presque choquant par son honnêteté ! Je suis contente de t’avoir donné envie de te lancer, bonnes lectures !

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